16 juillet 2026

La forêt des oubliés

Eux n’oublient pas.

J’achève cette lecture dans un état surprenant : envoûtée, mais perplexe tout de même.

C’est l’histoire d’un petit fonctionnaire sans envergure ni réelles ambitions – disons qu’elles se dissolvent dans l’alcool. Un personnage que j’aime beaucoup, par ailleurs, du moins au début. Comme il travaille au Musée de la Littérature de Tartu, aux côtés d’une équipe de folkloristes, il finit par entendre parler d’un endroit reculé au sud de l’Estonie. Le Sooma est une région isolée, difficilement praticable, faite de tourbières et de forêts. Il s’y raconte, comme toujours, d’étranges histoires. Là-bas, au plus profond des bois, vivraient des gens que les habitants des villages voisins croisent parfois. Sympathiques, mais effrayants, sans qu’on sache bien pourquoi. En outre, les deux collecteurs de légendes envoyés par le musée des années auparavant y ont disparu.

Agu, notre narrateur, finit par développer une obsession pour cet endroit. Il en est sûr, une expédition là-bas le sortira définitivement du marasme qu’est sa vie. Il part.

 

Je pense qu’il y a eu pour moi un moment de bascule dans ce roman, qui m’a déçue. Pendant tout le début, on est dans quelque chose de très mystérieux et très poétique en même temps, une atmosphère qui emprunte beaucoup aux contes de fées, dont Hansel et Gretel – qui sera d’ailleurs cité à la fin. Comme il n’obtient pas, dans un premier temps, les réponses qu’il était venu chercher, Agu s’interroge sur la fabrique des légendes. Il est influencé par les récits qu’il a entendus et qui jouent sur sa perception des lieux.

Mais très vite, alors qu’il fait la connaissance des « gens de la forêt », le mystère et l’inquiétude sont remplacés par leurs opposés. On n’a plus le loisir de se demander ce qui est vrai, ce qui ne l’est pas : on tombe dans de la folk horror pure et simple. Je pensais lire quelque chose qui s’apparenterait au Horla de Maupassant, mais finalement c’est juste un conte glaçant transposé dans la réalité. Comme si on me déclarait tout de go que l’ogre du Petit Poucet et la Barbe-Bleue existaient bien, n’étaient qu’une seule personne, et qu’il y avait même une explication historico-scientifique à cela.

J’imagine que cela aurait pu fonctionner. Mais alors qu’il découvre les secrets de ses hôtes, Agu demeure curieusement passif. Il a beau nous dire qu’il a peur, qu’il voudrait s’enfuir, deux minutes plus tard il est finalement fou amoureux et enchanté par le paysage. Sa condition ne semble pas lui déplaire. Soit. J’aurais préféré alors qu’il s’interroge sur sa fascination macabre et un brin masochiste. Finalement, malgré son statut de narrateur, on dirait qu’il devient lui-même un personnage de conte, dans une curieuse mise en abîme.

Le personnage de Jacob (notre monstre) quant à lui offre un drôle de contrepoint. Quand il n’est pas menaçant, il s’exprime dans une langue baroque, lyrique et exaltée qui produit presque un effet comique. C’était intéressant de lui donner la parole, je trouve, car elle contribue davantage à épaissir le mystère l’entourant qu’à l’éclaircir. Mais en même temps, c’est très bizarre, car elle confirme aussi tout ce que le roman s’évertuait à garder dans l’ombre. Par exemple, sa fille, Lee, dont Agu est amoureux, déclare à plusieurs reprises qu’il ne faut pas prendre ce qu’il dit pour argent comptant. Pourtant, il s’avère que ce qu’Agu ne devrait pas croire relève du pur détail. Là aussi, c’est presque comique. Comme si on vous disait : « ah non, Freddy n’a jamais tué personne dans la baignoire. Tu crois vraiment tout ce qu’il dit, hahaha ! » (alors que Freddy tue des gens, hein, on s’en fout que ce soit dans la baignoire ou dans le canapé – je dis ça pour ceux qui n’ont pas la réf’.)

 

Bref, c’est un roman très étrange, qui m’a déstabilisée parce que je m’attendais à autre chose. Toutefois, il m’a captivée. L’écriture est magnifique (chapeau au traducteur !) C’est un texte lent et hypnotique, incroyablement évocateur. Je pense qu’il me hantera un certain temps.

 

Mehis Heinsaar, La forêt des oubliés, trad. par Antoine Chalvin, éd. Borealis, 2026.

Échos de lecture

  1. Ambre dit :

    Tu me donnes envie, surtout pour l’écriture ^^ j’essaierai de le trouver

  2. Naivara dit :

    Il est magnifique :)

  3. zofia dit :

    Mais il faut absolument que tu arrêtes de proposer ce genre de livres ! après ça me tente trop et c’est la cata ^^
    Non bien sûr je plaisante, ma liste pense-bête ne fait que grossir…

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